Michaud en liberté, Opinions

Sauver la presse écrite locale, ce n’est pas sauver les journaux imprimés

Tout le monde voit la minceur des textes. Tout le monde sait pour les mises à pied. Tout le monde reçoit des centaines de pages de circulaires, avec une poignée de pages de journal, qui contiennent des timides quantités d’information. On sait compter les pages. On sait compter les journaux, On sait compter les journalistes. La presse locale est en péril, comme toute l’industrie des journaux d’ailleurs.

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Pourtant, une presse libre et indépendante est indispensable à notre vie collective, autant sur le plan national que dans les petites communautés. Il est donc clair que les gouvernements doivent agir.

Mais il faut éviter à tout prix une intervention rétrograde, qui ne fera que repousser le problème. Car sauver la presse imprimée ne sauvera ni l’information locale ni la presse écrite.

L’écrit, et non l’imprimé, est indispensable

La presse écrite est indispensable. Dans un monde en déficit d’attention, la rédaction et la lecture imposent une organisation des idées et leur expression cohérente. Rédiger un texte exige de la rigueur et de la précision. Mettre les événements en contexte exige une analyse. La lecture d’un texte s’accompagne inévitablement d’une réflexion.

Hélas, imprimer des nouvelles sur du papier et distribuer des exemplaires sur le territoire est un moyen dépassé. C’est lent, c’est polluant, ça pose des limites d’espace, ça reproduit mal les photos et, dans le monde d’aujourd’hui, c’est souvent désuet avant d’avoir été distribué.

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Le marché a changé

Le modèle d’affaires des journaux, basé uniquement sur la publicité, est désuet.

Le marché de la publicité rapetisse parce que les grands annonceurs de ce monde veulent rejoindre de plus en plus leurs clients directement. Sans intermédiaire. Pour faire un peu d’étymologie, sans médias.

Le marché de la publicité locale rapetisse en partie parce que l’activité économique proprement locale rapetisse aussi.  Ici à Saint-Jérôme, il y avait autrefois beaucoup plus de commerce local. Des magasins de disques, des restaurants qui n’appartenaient pas à des chaînes, des cabinets d’avocats et de comptables qui n’étaient pas affiliés à des géants.

Il y avait aussi des boulangeries, des laiteries, des librairies, des cafés opérés par des personnes qui participaient à leur communauté.

Services locaux

Bien sûr, il en reste encore. Et heureusement, il reste des gens qui les préfèrent. Des entrepreneurs qui font des affaires à dimension humaine. Avec un certain héroïsme, ils se soumettent souvent aux mêmes lourdeurs administratives que les grandes corporations.

Cette communauté, comme l’économie, est aujourd’hui mondialisée. Depuis, comme le chantait Dédé Fortin, qu’ils ont construit le centre d’achats.

De temps en temps, on lance le mot d’ordre de l’achat local. On passe le mot sur Facebook ou Google – deux compagnies qui, aux dernières nouvelles, ne paient pas encore un sou de taxes chez nous!

L’industrie des hebdos joue la trappe

En 2010, à titre d’administrateur d’Hebdos Québec, je défendais l’idée que l’actif le plus précieux des hebdos était notre complicité et notre proximité avec nos milieux. J’avais présenté, lors d’un forum, la newspaper extinction timeline de Ross Dawson, un document qui prédisait la «fin» des journaux pour 2020.

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Bon nombre de mes collègues de l’époque ont réagi comme si j’avais brandi une photo de Lucifer en pleine église. Je plaidais pourtant pour un virage numérique accéléré.

Les princes de la presse hebdomadaire, dont j’ai fait partie par association, ont continué de faire leur argent en distribuant massivement des tonnes de circulaires qui gonflent les boîtes aux lettres et les portiques des édifices à logement.

C’est même Hebdos Québec qui menait, depuis 1980, une lutte de tous les instants contre ce qu’ils appelaient alors la « concurrence déloyale de Postes Canada » qui offrait des escomptes aux clients de volume. Dès lors, il était clair que cette industrie n’en était plus une d’information, mais bel et bien de distribution.

L’actuel président d’Hebdos Québec Benoît Chartier voudrait que le gouvernement allège sa taxe sur le recyclage alors que les journaux imprimés paient déjà, depuis plus d’une décennie, beaucoup moins que leur vraie part.

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Il veut aussi ramener l’obligation pour les municipalités de diffuser leurs avis publics dans les hebdomadaires. Des solutions passéistes dans les deux cas.

Une aide ciblée sur le journalisme et non sur des pages en papier

Le jour où les gouvernements décideront de sauver l’information, ils doivent s’assurer que l’argent du public soit dépensé en journalisme et non pour réduire les coûts d’une industrie qui perpétue le gaspillage.

Pour ne pas que l’argent du public serve à payer de l’essence et du papier, et à éponger d’autres pertes, il sera nécessaire que les programmes aident directement l’embauche de nouveaux journalistes, nettement au-delà d’un plancher existant avant la création du programme.

L’aide à la distribution de papier, quant à elle, devrait se limiter aux citoyens qui en feront expressément la demande. Oui, des abonnés. certainement pas à la distribution massive qui gonfle les boîtes aux lettres et, à terme, les bacs de recyclage.

Services locaux

Les « petites nouvelles »

À Gatineau, où les journaux locaux viennent de rallonger encore la nécrologie de toute une industrie, le maire s’inquiète. Qui donc couvrira les « petites nouvelles » demande-t-il dans un dossier paru dans La Presse.

Ce que le maire de Gatineau appelle les « petites nouvelles », c’est souvent la façon dont il dépense l’argent de ses citoyens.

Je ne connais pas le maire de Gatineau et je ne lui tiens pas rigueur du terme « petites nouvelles ». Je comprends le sens de son intervention. Je le crois sincère quand il dit qu’il faut que les maires parlent. Je le crois aussi quand il plaide en faveur de l’information régionale en tant que « bien public ». Tout comme quand il affirme dans La Presse qu’il faut « de vrais journalistes, qui font un vrai travail journalistique ».

Ici à Saint-Jérôme, la stratégie de communication de la ville exclut depuis l’automne 2017 toute publicité sur TopoLocal.

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Une malheureuse coïncidence qui remonte à un temps où Stéphane Maher a confié à des proches que certaines des questions que TopoLocal lui a posées au sujet de ses décisions politiques « ne sont pas de nos affaires ».

Nous trouvons cela bien dommage. Et nous continuons de trouver que le maire a un beau sourire sur sa page Facebook.  …un grand média!

Pendant des décennies, les journaux à distribution gratuite qui ont eu le plus de succès étaient ceux qui ne s’intéressaient qu’aux «bonnes nouvelles» municipales. Un seul mot là-dessus: Laval.

Chez TopoLocal, nous acceptons volontiers de devoir la vérité à des milliers de lecteurs et d’abonnés. Nous avons besoin de ces abonnés pour ne pas que notre existence soit à la merci des avis publics et des campagnes de relations publiques des gouvernements municipaux.

La pertinence discrète de l’information de proximité

Au risque de sombrer dans la formule, je dirais que les petites nouvelles locales sont peut-être quelque chose comme des grandes nouvelles. Un journaliste local écrit pour des lecteurs qui connaissent les personnes dans l’actualité, et qui, pour la plupart, ont été des témoins, voire des acteurs, des événements. Cela leur impose un niveau de justesse et de rigueur exceptionnel.

Ce qu’il faut sauver de la presse régionale, ce n’est surtout pas le papier. Ce qu’il faut en sauver c’est cette proximité qui impose un équilibre entre la complicité et de la rigueur. C’est le journalisme et sa « poursuite sans relâche de la vérité ».

C’est ce à quoi nous nous consacrons au quotidien avec TopoLocal, qui vise à faire circuler librement les idées de tous, qu’elles plaisent ou non aux pouvoirs publics en place. Tout cela sans gaspiller la moindre feuille de papier.

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